jeudi 19 mai 2011

Regard de Gaspard-Hubert Lonsi Koko (*) sur les deux septennats de François Mitterrand

1. Trente ans après le 10 mai 1981, quel regard portez-vous sur l’action de François Mitterrand à la tête de l’Etat français ?
Rappelons que la victoire du 10 mai a permis la réélection de François Mitterrand en 1988. Il est certain que les deux septennats du florentin ont permis aux Français de bénéficier d’un bon nombre d’acquis. Sur le plan national, on peut évoquer l’abolition de la peine de mort ; l’instauration des 39 heures hebdomadaires de travail, la cinquième semaine de congés payés et la retraite à 60 ans ; les lois Auroux étendant les droits des travailleurs dans l’entreprise ; la grande décentralisation de 1982-1983 ; les nationalisations dans l’industrie et le secteur bancaire ; l’adoption du Revenu minimum d’insertion ; la Contribution sociale généralisée pour diminuer le déficit de la sécurité sociale ; la promulgation du nouveau code pénal... Grand architecte, Mitterrand le bâtisseur a mené une politique de grands travaux ayant légué à la France le Parc de la Villette, la Cité des sciences et de l’industrie, l’Institut du Monde arabe, le nouveau ministère des Finances à Bercy, la grande Arche de la Défense, l’Opéra Bastille, le Grand Louvre et sa pyramide, la Cité de la musique ainsi que la nouvelle Bibliothèque nationale. Pour ce qui relève de la culture et des arts, Mitterrand a initié le prix unique du livre, la création des radios libres, la Fête de la musique, la Fête du cinéma et la baisse des tarifs dans les musées nationaux. Enfin, sur le plan international, François Mitterrand a joué un rôle considérable dans la construction de l’Europe. On n’oubliera pas non plus ses prises de position dans la lutte contre l’Apartheid en Afrique du Sud et pour le respect des libertés dans le monde. L’humanisme mitterrandien s’est d’ailleurs ressenti dans les discours de Cancun et de La Baule, également dans la mise en place de la carte de 10 ans au profit des immigrés et la liberté d’associations en faveur de ces mêmes immigrés.

2. En quoi la victoire de ce manœuvrier impudent a-t-elle été une très belle victoire pour la gauche française ?
Il faut reconnaître que l’avènement de Mitterrand a permis, sur le plan de la pratique démocratique, non seulement la valorisation de la fonction présidentielle, mais surtout l’alternance politique entre la Droite et la Gauche, ainsi que la cohabitation. Le grand Mitterrand a su convertir le Parti socialiste voire de la Gauche, aux réalités de la Vème République. Ainsi a-t-il permis l’union de la Gauche avec le Programme commun.

3. La fatalité de l’échec a été conjurée…
C’était fait, la gauche avait gagné. Et cette victoire de François Mitterrand était une très belle victoire. C’était aussi un événement considérable. Depuis que la France est en République, c’était la première fois que le suffrage universel envoyait à la magistrature suprême un socialiste. Il y avait une fatalité qui pesait sur la Gauche. C’était celle de l’échec qui la tenait écartée du pouvoir depuis vingt-trois ans. Elle a été vaincue le 10 mai 1981. La France étant un pays profondément ancré à droite, la Gauche ne pourra gagner à nouveau l’élection présidentielle que si elle a un projet de société cohérent, que si elle reste unie et si elle parvient à séduire au second tour l’électorat centriste. Compte tenu des pesanteurs institutionnelles depuis 1981, lorsque les Français auront de nouveau besoin d’allier l’idéal et le réel, ils se retourneront naturellement vers les socialistes.

4. Pourquoi le changement opéré par la Gauche en 1981 n’était pas tenable sur la durée, selon vous ?
Plusieurs phénomènes expliquent les difficultés rencontrées par la Gauche pendant les quatorze années de la présidence de Mitterrand. Du point de vue idéologique, la France capitaliste, en ayant opté pour la fuite des capitaux, a empêché le gouvernement de Pierre Mauroy de mettre en place le programme que les électeurs ont plébiscité le 10 mai 1981. Les cohabitations de 1986 et de 1993 n’ont donc pas permis de « changer la vie », tout comme elles ont constitué un handicap dans la déclinaison des promesses contenues dans « la Lettre à tous les Français ».

5. D’aucuns décrivent François Mitterrand comme « un républicain de progrès plutôt qu’un socialiste ». Qu’en pensez-vous ?
De la même façon que certains de ses détracteurs les plus farouches l’ont qualifié de dernier monarque de la République française. Pour François Mitterrand, chaque moyen était une fin. Cette habile stratégie s’est construite dans un merveilleux mélange de cynisme électoral et de flou artistique. Tout Mitterrand réside donc dans l’art de manier l’ambiguïté d’une manière intelligente au point de démontrer que, en politique, la désillusion est une sottise. En tout cas, pour quelqu’un qui n’avait pas de racines socialistes, il est parvenu non seulement à faire accéder le Parti socialiste à la magistrature suprême, mais aussi à rendre crédible l’alternance politique entre la gauche et la droite.

PROPOS RECUEILLIS PAR ROBERT KONGO, CORRESPONDANT EN FRANCE. (*) Ancien cadre du parti socialiste français, auteur de « Mitterrand l’africain ? »

Pour mieux connaître la politique africaine de François Mitterrand, il va falloir lire Mitterrand l'Africain ?

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