jeudi 28 mars 2013

Les raisons de la tournée africaine de Xi Jinping

Le président chinois nouvellement élu effectue un voyage officiel à l’étranger, dont la première escale a été consacrée à la Russie[1]. Aussitôt les violons bien accordés avec son grand voisin oriental, Xi Jinping a mis le cap vers le continent africain pour des visites en Tanzanie, en Afrique du Sud et au Congo-Brazzaville. La présence de la Chine en Afrique constitue-t-elle une menace pour l’Occident, ou une opportunité pour les autochtones ? Quel regard doit-on porter, quant à la nature de ce rapprochement, à ses effets et aux défis par rapport aux populations locales ?

La colline et le chat de Deng Xiaoping

En matière de politique étrangère de la Chine, le président Xi Jinping se contente de suivre discrètement et fidèlement la voie tracée par son prédécesseur Hu Jintao, lequel s’est coulé dans le moule façonné par Deng Xiaoping. « Il ne peut y avoir deux tigres  sur la même colline », aimait rappeler l’ancien secrétaire général du Parti communiste chinois. Ainsi Deng Xiaoping, ayant habilement manié le communisme à tendance capitaliste, a tout entrepris pour qu’une seule puissance s’impose à l’échelle planétaire. Et pour atteindre cet objectif, la Chine devrait faire main basse sur l’Afrique, en adoptant une attitude différente de celle qui a toujours été pratiquée dans les échanges entre les Occidentaux et les Africains.
« Peu importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape les souris. » Cette citation préférée de Deng Xiaoping conditionne l’approche chinoise dans la conquête de l’Afrique. Celui que l’on avait surnommé « l’homme politique inébranlable de l’Asie » avait vite compris que « le fait de s’engager dans le capitalisme pourrait en effet enrichir certains Chinois, mais ne contribuerait absolument pas à améliorer le niveau de vie de l’écrasante majorité d’entre eux ». À cet effet, d’autres perspectives devraient à tout prix s’ouvrir à la Chine.  Et l’Afrique ferait bien l’affaire.

L’immobilisme de l’axe Nord-Sud

La Françafrique, à l’instar de Talleyrand s’appuyant sur l’épaule de Fouché, persiste encore. Cahin-caha, certes. Mais pour combien de temps ? Quant aux Anglo-saxons, ils se trouvent dans une mauvaise posture, surtout avec leur implication dans la déstabilisation de la République Démocratique du Congo. On peut aisément conclure que l’axe Nord-Sud, celui des bailleurs des fonds et du paternalisme, est en train de céder la place à une relation basée sur le transfert des technologies et la compétitivité. Et, dans ce domaine, les Chinois sont beaucoup plus pragmatiques que les Occidentaux. Ces derniers auraient pu garder le monopole en Afrique s’ils avaient su privilégier, du point de vue commercial, la solvabilité des pays concernés et la délocalisation de quelques branches professionnelles.

L’émergence de l’axe Sud-Sud

Au-delà du complexe de Fachoda[2], l’intérêt de la Chine pour l’Afrique est en train d’ouvrir une nouvelle ère et d’autres perspectives dans les échanges interplanétaires au détriment des affairistes et des barbouzes, des intérêts opaques, des familiarités coupables et criminelles, des fraternités douteuses… D’autant plus que, soucieux de diversifier leurs approvisionnements énergétiques, les Chinois ont engagé une politique africaine sans précédente. Depuis la présidence de Hu Jintao, plus de 100 000 Chinois travaillent en Afrique et les échanges sino-africains ont dépassé les 100 milliards de dollars américains[3].
Même s’il ne s’y arrête pas, la République Démocratique du Congo est très concernée par le voyage de Xi Jinping en Afrique. Ses vastes terres inexploitées et ses minerais[4] intéressent au premier chef l’empire du Milieu. Mais il fallait avant tout négocier avec la Tanzanie, qui reste la voie la plus appropriée et la moins coûteuse, pour évacuer les ressources congolaises vers la Chine. Ensuite il fallait s’harmoniser avec l’Afrique du Sud, dont l’implication dans la région des Grands Lacs n’a pour finalité que la mainmise sur les matières premières de ce géant aux pieds d’argile. Enfin, la visite du président chinois au Congo-Brazzaville a trait à la fois aux ressources pétrolières, au rôle du président Denis Sassou N’Guesso dans la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC), à l’amélioration de la voie ferrée reliant Pointe-Noire à Brazzaville et à la construction, sur le fleuve Congo, du pont Kinshasa-Brazzaville.
Les Chinois ont de toute évidence compris que l’axe Sud-Sud, ce levier indispensable au développement économique et au positionnement géostratégique, pourra leur permettre de gagner la guerre sur les plans technologique et économique qu’ils sont en train de se livrer avec les États-Unis. Et les Africains, dans tout cela ?

La nouvelle géopolitique

Il ne faudra surtout pas que l’Afrique soit le dindon de la farce, dans cette guerre sournoise à laquelle se livrent sur son sol la Chine et les États-Unis. Quand deux éléphants se battent, n’est-ce pas l’herbe qui en pâtit ? En effet, l’offensive chinoise sur le continent africain consiste, entre autres, à mettre les Occidentaux devant le fait accompli et à obtenir d’eux certains avantages dans le domaine commercial en contrepartie de quelques concessions dans l’exploitation des richesses dont regorgent le sol et le sous-sol africains. Les peuples d’Afrique doivent se servirent des erreurs commises dans le partenariat avec les Occidentaux, pour éviter de négocier à perte avec les nouveaux venus.
Le passé étant ce qu’il est, l’Afrique doit plus que jamais prendre conscience de ses capacités, de ce qui fait sa force pour mieux affronter les enjeux du troisième millénaire. Ainsi les dirigeants africains doivent-ils se dire, comme l’ont compris les successeurs de Deng Xiaoping, que dans la réforme et l’ouverture sur l’extérieur, on doit faire preuve de plus d’audace et se tenir prêts à tenter de nouvelles expériences plutôt que de sombrer dans le solipsisme ou de cautionner ad vitam eternam l’exploitation des populations. Ils doivent profiter de la présence de la Chine sur leur continent, pour orienter au profit de leurs peuples la géopolitique en cours.

Gaspard-Hubert Lonsi Koko

Source : Jolpress

Notes

[1] La visite de Xi Jinping à Vladimir Poutine tient compte non seulement des rapports réciproques, mais surtout des intérêts partagés par les deux géants. Nul n’ignore que, au-delà des liens économiques, la Chine et la Russie, qui détiennent chacun un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies, partagent une même approche sur les grandes affaires planétaires.
[2] Ce complexe remonte à la fin du XIXe siècle, quand la France tenta de devancer l’Angleterre dans la conquête du haut Nil (nom du Soudan à cette époque) et échoua à Fachoda, ayant ainsi scellé le partage des terres africaines entre Britanniques et Français. Frustrée d’avoir été stoppée dans sa progression à l’Est et au Sud par l’Empire de sa gracieuse Majesté, malgré l’entente cordiale de 1904, la France ne saurait oublier les ressentiments qu’elle n’avait cessé d’éprouver. Une vielle rancune de plus, diraient certains. Une question de principe au Quai d’Orsay, prétendraient d’autres, que l’humiliation de la défaite militaire en 1940, puis celle de la libération. Enfin, l’effondrement de l’Empire par la décolonisation et l’effacement relatif de la France qui s’en était suivi sur la scène internationale, où elle était devenue une puissance moyenne de second rang, loin de son rayonnement d’antan et de la nouvelle influence des puissances montantes comme la Chine, l’Inde, et bien sûr les États-Unis, n’ont cessé d’entretenir.
[3] On sait que le montant des échanges est passé de 7,7 milliards d’euros en 2000 à 128 milliards d’euros en 2011.
[4] Son sol et son sous-sol regorgent de ressources comme le cuivre, l’or, le diamant, le niobium, l’uranium, le cobalt, l’étain, la cassitérite, le coltan, le pétrole, le café, le cacao, les bois rares…