vendredi 18 janvier 2013

Quel avenir pour les pays des Grands Lacs africains ?

Ces dix-huit dernières années, la région des Grands Lacs africains a été le théâtre de violences meurtrières, de catastrophes humanitaires et bouleversements politiques sans précédent. En effet, quatre chefs d’État ont été assassinés –  Melchior Ndadaye et Cyprien Ntaryamira au Burundi, Juvénal Habyarimana au Rwanda, Laurent-Désiré Kabila en République Démocratique du Congo – tandis que les guerres civiles ont occasionné 1 million de morts au Rwanda, 500 000 au Burundi, plus de 6 000 000 au Congo-Kinshasa[1]. Quant aux conflits sociaux, ils ont profondément détruit la confiance entre ces trois pays dont les relations ont toujours été cordiales jusqu’en 1996[2]. Triste constat, le génocide rwandais n’a nullement empêché le génocide congolais. Les victimes d’hier sont-elles devenues des bourreaux d’aujourd’hui ? Ces années de guerre ont en tout cas porté un coup fatal aux économies déjà précaires, plongeant ainsi la quasi-totalité des populations dans la pauvreté la plus extrême.
De 2006 à nos jours, on a malheureusement assisté aux différentes guerres et à moult conflits dans la région du Kivu à travers non seulement des affrontements meurtriers entre les forces armées étatiques[3] et les rebelles[4], mais aussi la protection[5] des généraux ayant déserté les Forces armées de la République Démocratique du Congo (FARDC). Ces derniers sont issus du Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP) et bénéficient du soutien du Rwanda, de l’Ouganda ainsi que du Burundi. C’est dans un contexte d’insécurité que plusieurs acteurs – dont la France, la Belgique[6], l’Union Africaine et les Nations Unies – cherchent en vain des solutions appropriées pour pacifier la région des Grands Lacs africains.

L’annexion du Kivu au Rwanda

Contrairement à l’idée défendue notamment par l’ancien président de la République française, Nicolas Sarkozy et d’autres lobbyistes américains proches de l’ancien président américain Bill Clinton, l’Union du Congo (UDC)[7] s’est opposée – par le truchement des manifestations à Paris et des prises de positions – aux propositions consistant à intégrer économiquement la région du Kivu au Rwanda. En revanche, l’UDC a préconisé une réactivation de la Communauté Économique des Pays des Grands Lacs (CEPGL) comme complément vital au processus de paix et au développement économique. Il est important de discuter, à cet effet, des modalités d’une Commission d’évaluation, de relance et de réaménagement des mécanismes et instruments existants de la CEPGL pour faire des propositions opérationnelles. Mais il faudra arrêter tout soutien politique et militaire aux forces négatives qui déstabilisent l’Est de la RD Congo. Effectivement, seule leur neutralisation et l’intégrité du territoire congolais pourront permettre l’établissement d’un agenda et l’articulation d’un programme précis dans le cadre d’une union douanière.

Paramètres à prendre en compte

Avant de faire des propositions, il est nécessaire de se pencher sur les obstacles et les opportunités relatives au réaménagement de la CEPGL sans pour autant omettre les atouts. Il est aussi important de cerner les intentions réelles de différents partenaires directement concernés et indirectement impliqués.
Rappelons que  la République Démocratique du Congo partage déjà un même espace avec le Rwanda au sein des organismes relatifs à l’Afrique centrale et dans le cadre de l’Afrique des Grands Lacs[8]. Il est indispensable d’avoir à l’esprit que, dans le cadre de la CEPGL, la République Démocratique du Congo, le Rwanda et le Burundi ont déjà créé des sociétés mixtes[9]. À cet effet, la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs (CIRGL) a approuvé dix projets prioritaires à impacts visibles sur les populations frontalières[10].

Le réaménagement en vue de la relance de la CEPGL

Il est indispensable de stabiliser la République Démocratique du Congo, de le réconcilier avec les autres pays des Grands Lacs et de tendre vers un regroupement plus consolidé. La configuration des regroupements régionaux ne valant que celui de leurs composantes, seuls les États gérés de façon cohérente peuvent mettre en place une organisation transfrontalière viable et profitable aux différentes coopérations. Bien entendu, la stabilité politique des États membres reste le seul gage de la réussite de la CEPGL. On ne peut donc faire l’économie d’une étude approfondie s’agissant du rôle de l’Union africaine, des instruments de l’intégration régionale ainsi que des motivations des pays concernés. Dans le même ordre d’idées, les stratégies économiques ne doivent pas supplanter les enjeux politiques dans la mesure où les États structurés – politiquement, socialement et économiquement – résisteront mieux dans un regroupement dont les contours ne sont pas encore évidents. Plus explicitement, au-delà de l’aspect économique, il est important de prendre en compte les impératifs sécuritaires et politiques actuels. En effet, tant que l’enjeu principal de ce réaménagement ne sera pas le bien-être du plus vulnérable, les différentes tentatives d’intégration seront vouées à l’échec.
Une chose est certaine, les pays frontaliers de la République Démocratique du Congo ne doivent pas envier ses ressources naturelles mais avoir besoin de son développement économique. De plus, leur très riche voisin servira in fine de vivier non seulement à la région des Grands Lacs mais aussi à toute l’Afrique centrale. L’avenir des pays des Grands Lacs africains est indéniablement économique, et seuls les accords de non-agression pourront le garantir.

Gaspard-Hubert Lonsi Koko
© Jolpress

À lire aussi :

- La République Démocratique du Congo, un combat pour la survie ;
- Pour une paix durable en RDC et dans la région des Grands Lacs.
Notes :
[1] À cette liste macabre, il faut ajouter des milliers de personnes déplacées, des milliers de femmes victimes de violences sexuelles, le recours aux enfants soldats…
[2] La Communauté Économique des Pays des Grands Lacs (CEPGL) se fonde sur des principes presque similaires à ceux qui sont en cours dans l’Union européenne et dans le Benelux :
- la libre-circulation des personnes, des biens, des capitaux et des services ainsi qu’un droit d’établissement dans ces trois pays ;
- l’ouverture des frontières entre les pays membres et une politique douanière commune par rapport à l’espace non communautaire ;
- le  développement des infrastructures, des communications, des banques... ;
- la convergence et l’harmonisation des politiques économiques, sociales et agricoles.
[3] Allusion aux opérations conjointes qui ont été menées entre les FARDC et les éléments de l’Armée Patriotique Rwandaise (APR) sur le territoire congolais en vue de neutraliser les éléments négatifs.
[4] Congrès Nationale pour la Défense du Peuple (CNDP), Front Démocratique pour la Libération du Rwanda (FDLR), le Mouvement du 23 mars (M23), des milices Maï-Maï…
[5] Notamment le simulacre relatif à l’arrestation de Laurent Nkunda par les autorités rwandaises après son éviction de la direction du CNDP par Bosco Ntaganda, lequel dirige officieusement, aujourd’hui, le M23.
[6] De surcroît, lors de la réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies du 27 janvier 2006, (5359e session) concernant la situation des Grands Lacs africains, l’ancien ministre belge des Affaires étrangères, Karel De Gucht, a insisté sur l’effet stabilisateur de la coopération économique régionale. Il a souligné que la CEPGL pourrait devenir un facteur d’intégration entre les populations de la République Démocratique du Congo, du Rwanda et du Burundi. Enfin, en référence à cette région, la Commission européenne a insisté sur la corrélation entre la paix, la stabilité et le développement économique.
[7] Plate-forme d’associations congolaises et associées œuvrant pour la solidarité internationale, le développement économique et culturel ainsi que la paix en République Démocratique du Congo. Voir aussi la vidéo intitulée Nicolas Sarkozy et Paul Kagamé : les noces franco-rwandaises.
[8] D’où l’existence de la Conférence Internationale de la Région des Grands Lacs (CIRGL).
[9] Notamment l’Énergie des Grands Lacs (EGL), l’Institut de Recherche Agronomique et Zootechnique (IRAZ), la Société Internationale pour l’Électricité des Grands Lacs (SINELAC) et, enfin, la Banque de Développement des États des Grands Lacs (BDEGL).
[10] Ces projets ont trait :
- à la création d’un mécanisme régional d’appui aux institutions de micro-finance, bassins transfrontaliers de développement ;
- au projet régional sur la sécurité alimentaire dans la région des Grands Lacs ;
- à la relance de la Communauté économique des pays des Grands Lacs qui a déjà reçu un montant de 50 millions de dollars de l’Union européenne en vue de son redémarrage ;
- au mécanisme régional de certification des ressources naturelles pour mettre un terme à l’exploitation illégale des ressources naturelles congolaises ;
- à l’exploitation du gaz méthane du Lac Kivu pour un programme d’amélioration des projets d’infrastructures et de facilités des transports…