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mardi 19 mars 2013

RD Congo, la victoire enfin au bout du canon ?

Jean-Marie Runiga[1] a été arrêté le dimanche 17 mars à Kigali[2], après avoir été délogé de son fief par la faction rivale du M23 sous les ordres du colonel rebelle Sultani Makenga. Quant au général rebelle Bosco Ntaganda[3], un proche du criminel Laurent Nkunda, il s’est réfugié le lundi 18 mars dans les locaux de l’ambassade américaine à Kigali où il a demandé à être transféré à La Haye pour y être jugé[4]. La neutralisation de Jean-Marie Runiga et de Bosco Ntaganda fait de Sultani Makenga, dont les troupes contrôlent désormais de la localité de Kibumba (à 30 km de Goma), le chef incontesté du M23 nouvelle version.
L'ex-général Bosco Ntaganda

Des fâcheux précédents

Le scénario auquel on est en train d’assister s’est déjà produit en 2009 lorsque Laurent Nkunda avait été arrêté à Kigali, après avoir été pourchassé par la faction dissidente du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) dirigée par son chef d’État-major Bosco Ntaganda qui, de facto, était devenu l’allié de Kinshasa. Aujourd’hui, Laurent Nkunda vit paisiblement à Kigali qui refuse de l’extrader vers Kinshasa. D’autres criminels ayant tristement sévi au sein du CNDP – dont Jules Mutebusi – se sont réfugiés au Rwanda où ils circulent en toute liberté. Le même privilège sera-t-il réservé à Jean-Marie Runiga ? Sultani Makenga deviendra-t-il le nouveau cheval de Troie, à l’instar de son prédécesseur Bosco Ntaganda ?
En tout cas, près de 600 rebelles, censés être des Congolais, fuyant des combats dans l’Est de la République Démocratique du Congo ont trouvé refuge au Rwanda voisin depuis le vendredi 15 mars. D’aucuns pensent qu’il s’agit d’une opération menée à dessein, une simple diversion pour exfiltrer les militaires rwandais qui combattaient officieusement dans la région du Kivu.
Le président du M23 déchu de ses fonctions, Jean-Marie Runiga
« Quand on ne sait pas où l’on va, on n’oublie pas d’où l’on vient », dit à juste titre un proverbe congolais. La fuite systématique des éléments du CNDP et du M23, vers le Rwanda, confirme ce que toutes les institutions régionales et internationales n’ont cessé d’annoncer : c’est-à-dire que tous ces mercenaires sont des pantins manipulés par le président rwandais Paul Kagame. Une seule possibilité s’offre donc à Kigali. Il doit extrader vers Kinshasa tous les criminels recherchés par le gouvernement congolais.

Du CNDP au M23

Les éléments du M23 sont issus du CNDP de Laurent Nkunda, une ancienne rébellion qui avait été montée de toutes pièces par les Tutsis avec la bénédiction de Kigali dans l’optique de déstabiliser la région du Kivu et d’infiltrer les institutions étatiques. Ces mutins – qui ont été intégrés, après la mascarade de l’arrestation de Laurent Nkunda à Kigali, dans l’armée nationale congolaise depuis le 23 mars 2009 – s’opposent aux Forces armées de la République Démocratique du Congo (FARDC), depuis mai 2012, dans le Nord-Kivu frontalier du Rwanda et de l’Ouganda.
D’abord sous la direction de l’ex-colonel Sultani Makenga, puis de Bertrand Bisimwa qui a succédé à Jean-Marie Runiga, ils reprochent au président congolais, Joseph Kabila, ne pas avoir tenu ses promesses. Ainsi réclament-ils, plus précisément, l’application de l’accord signé le 23 mars 2009 ayant trait au retour des réfugiés congolais basés au Rwanda, à une bonne démocratie et à la confirmation des grades des éléments du CNDP intégrés dans l’armée nationale congolaise.
L’ancien président du CNDP, Laurent Nkunda

Et après ?

Le rapport des forces est en train de changer dans la région du Kivu. Assiste-t-on à la réunification du M23 et son enracinement dans le vaste fief sous l’occupation des troupes de Sultani Makenga ? Cet avantage acquis sur le terrain poussera-t-il le nouvel homme fort du M23 à imposer sa volonté à Kinshasa, en obligeant le gouvernement congolais à signer un accord dans le prolongement des pourparlers de Kampala, au risque de s’installer pour très longtemps dans la partie conquise ? On n’est pas loin de penser qu’avec l’avènement de Sultani Makenga, si l’on n’intervient pas très vite militairement, on cautionnera soit la matérialisation de la balkanisation de la République Démocratique du Congo, soit la consolidation de l’infiltration des institutions étatiques par des éléments venus d’ailleurs.

L'ex-colonel Sultani Makenga
En tout cas, en ayant chassé Bosco Ntaganda et Jean-Marie Runiga de la région du Kivu, Sultani Makenga est tombé dans le piège mortel tendu par la communauté internationale. En effet, il a inconsciemment fait le sale boulot à la place des forces onusiennes et des FARDC. Dans pareille circonstance, Kinshasa n’a aucun intérêt à renouveler une expérience qui lui a déjà été fatale. Plutôt que de sombrer dans les erreurs du passé en composant avec la nouvelle version du M23, les autorités congolaises doivent doter les FARDC de moyens conséquents afin de mener une offensive foudroyante contre ces mutins, plus que jamais isolés, dont les parrains sont désormais liés par l’accord-cadre d’Addis-Abeba. Ainsi le gouvernement congolais doit-il façonner l’argile pendant qu’elle est encore humide. Sinon, le peuple congolais martyrisé ne comprendra pas que la victoire finale, qui plus est au bout du canon, lui échappe une fois de plus.

Gaspard-Hubert Lonsi Koko

Source : Jolpress


Notes :
[1] Président politique du M23, Jean-Marie Runiga a été démis de ses fonctions soi-disant pour avoir volé des fonds et soutenu une faction loyale à Bosco Ntaganda. Il est recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour le meurtre de civils lors d’un précédent soulèvement.
[2] Une soixantaine d’hommes de troupes ont été publiquement désarmés avant d’être acheminés dans des camps militaires rwandais, entre autres à Kibumba. Cette débandade a été précédée des affrontements très violents, où les hommes de Bosco Ntaganda ont perdu 150 hommes et ceux de Makenga une cinquantaine. Quant aux officiers – les colonels Baudouin Ngaruye, Rwagati, Badege, Muhirwe, Karagwa, Nyabirungu – ayant accompagné Jean-Marie Runiga dans sa fuite, ils ont été accueillis par leurs homologues rwandais avant d’êtré acheminés à Gisenyi par l’armée rwandaise.
[3] Soupçonné par le gouvernement congolais d’être à la tête du mouvement rebelle M23, Bosco Ntaganda, surnommé « Terminator », fait l’objet depuis 2006 de deux mandats d’arrêts de la CPI pour des crimes contre l’Humanité et des crimes de guerre : notamment l’enrôlement d’enfants soldats et des viols, commis dans les régions de l’Ituri et du Kivu au début des années 2000.
[4] Washington a pris contact avec la CPI et avec le gouvernement rwandais pour faciliter cette demande, a précisé Victoria Nuland, porte-parole du Département d’État.

lundi 25 février 2013

Paix en RD Congo : les dessous de l’accord-cadre

L’accord-cadre pour la paix en République Démocratique du Congo signé le 24 février 2013 à Addis-Abeba par les pays des Grands Lacs, de la SADC et de l’Afrique centrale[1] – sous l’égide des Nations Unies – est globalement satisfaisant. En effet, à propos de la dramatique situation en cours dans la région du Kivu, les signataires ont manifesté la volonté de s’atteler aux causes profondes du conflit et de mettre un terme aux cycles de violence récurrents. Néanmoins, si quelques engagements de cet accord-cadre constituent une ingérence dans les affaires intérieures de la République Démocratique, d’autres méritent d’être clarifiés.

Les avantages

La signature de cet accord-cadre a mis de facto un terme à la médiation menée par le président ougandais Yoweri Museveni. Une excellence nouvelle pour Kinshasa, car les pourparlers de Kampala cachaient un guet-apens que l’on essayait de tendre de manière sibylline à la délégation congolaise au profit du M23. Ainsi la mise en place d’une brigade d’intervention rapide, sous la direction des forces onusiennes, pourra stabiliser la région du Kivu en enrayant les cycles de conflit récurrents et les violences persistantes imposés par des groupes armés tant nationaux qu’étrangers.
Dans la même optique, le fait de recommander aux pays régionaux de ne pas héberger, de ne fournir aucune protection de quelque nature que ce soit aux criminels[2] ne pourra que faciliter l’administration de la justice, grâce à la coopération judiciaire dans la région. Ainsi le Rwanda pourrait-il livrer à la République Démocratique du Congo des criminels tels que Laurent Nkunda, Jules Mutebusi, Bosco Ntaganda

Les points à clarifier

La clause concernant l’engagement relatif au renforcement de la coopération régionale, y compris à travers l’approfondissement de l’intégration économique avec une attention particulière accordée à la question de l’exploitation des ressources naturelles, mérite d’être clarifiée. En effet, seules les ressources frontalières seront partagées grâce à l’exploitation commune par des sociétés publiques d’économie mixte.
Par ailleurs, compte tenu des arrière-pensées des dirigeants ougandais, rwandais et burundais, il aurait mieux valu envisager le réaménagement de la CEPGL[3]. De plus, il est trop tôt d’envisager, comme s’il ne s’est rien passé de dramatique entre la République Démocratique du Congo et ses agresseurs, la revitalisation de ladite communauté économique.

Les engagements à revoir

L’objectif de cet accord-cadre consiste en principe à permettre au gouvernement congolais de faire régner l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire et non à le mettre sous tutelle à travers l’ingérence dans ses affaires intérieures. Il ne revient pas à la communauté internationale d’imposer la décentralisation à un État souverain. Dans un pays qui ne dispose pas encore d’une armée performante et républicaine, et dont les institutions sont encore défaillantes, la décentralisation non maîtrisée ne peut qu’aboutir à un démembrement. Or, nul n’ignore que les agresseurs de la République Démocratique du Congo encouragent des initiatives allant dans ce sens pour imposer leurs poulains, c’est-à-dire les rebelles du M23, dans l’administration de la région du Kivu en vue d’une autonomie ultérieure.
Dans le même ordre d’idées, la promotion de la réforme structurelle des institutions étatiques – y compris la réforme des finances – relève de la seule compétence du Parlement national et non du ressort de la communauté internationale mais.

Le toilettage du texte

Les parlementaires congolais auraient dû être saisis avant la signature de cet accord-cadre. Comme cela n’a pas été le cas, les commissions de la défense et des affaires étrangères des chambres haute et basse du Parlement congolais devront se réunir dans l’urgence pour amender les clauses qui portent atteinte à la souveraineté de la République Démocratique du Congo. C’est la seule façon de rendre juste et parfait ce texte signé à Addis-Abeba qui, grâce à son caractère international, a une valeur supranationale sur les lois étatiques. Si jamais il n’est pas toiletté, cet accord-cadre incarnera le cheval de Troie qui minera à moyen terme l’État congolais.

Gaspard-Hubert Lonsi Koko

Source : Jolpress
Notes :
[1] En présence des présidents de la République Démocratique Congo, du Congo-Brazzaville, du Rwanda, de l’Afrique du Sud, du Mozambique du Sud-Soudan et de la Tanzanie.
[2] Plus précisément les personnes accusées de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, d’actes de génocide ou de crimes d’agression, ou les personnes sous le régime de sanctions des Nations Unies.
[3] Communauté économique des pays des grands lacs.