Le
président chinois nouvellement élu effectue un voyage officiel à
l’étranger, dont la première escale a été consacrée à la Russie[1].
Aussitôt les violons bien accordés avec son grand voisin oriental, Xi
Jinping a mis le cap vers le continent africain pour des visites en
Tanzanie, en Afrique du Sud et au Congo-Brazzaville. La présence de la
Chine en Afrique constitue-t-elle une menace pour l’Occident, ou une
opportunité pour les autochtones ? Quel regard doit-on porter,
quant à la nature de ce rapprochement, à ses effets et aux défis par
rapport aux populations locales ?
La colline et le chat de Deng Xiaoping
En matière de politique étrangère de la Chine, le président
Xi Jinping se contente de suivre discrètement et fidèlement la voie tracée par son prédécesseur
Hu Jintao, lequel s’est coulé dans le moule façonné par
Deng Xiaoping.
« Il ne peut y avoir deux tigres sur la même colline », aimait rappeler l’ancien secrétaire général du Parti communiste chinois. Ainsi
Deng Xiaoping, ayant habilement manié
le communisme à tendance capitaliste,
a tout entrepris pour qu’une seule puissance s’impose à l’échelle
planétaire. Et pour atteindre cet objectif, la Chine devrait faire main
basse sur l’Afrique, en adoptant une attitude différente de celle qui a
toujours été pratiquée dans les échanges entre les Occidentaux et les
Africains.
« Peu importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape les souris. » Cette citation préférée de
Deng Xiaoping
conditionne l’approche chinoise dans la conquête de l’Afrique. Celui
que l’on avait surnommé « l’homme politique inébranlable de l’Asie »
avait vite compris que
« le fait de s’engager dans le capitalisme
pourrait en effet enrichir certains Chinois, mais ne contribuerait
absolument pas à améliorer le niveau de vie de l’écrasante majorité
d’entre eux ». À cet effet, d’autres perspectives devraient à tout prix s’ouvrir à la Chine. Et l’Afrique ferait bien l’affaire.
L’immobilisme de l’axe Nord-Sud
La
Françafrique, à l’instar de Talleyrand s’appuyant
sur l’épaule de Fouché, persiste encore. Cahin-caha, certes. Mais pour
combien de temps ? Quant aux Anglo-saxons, ils se trouvent dans une
mauvaise posture, surtout avec leur implication dans la déstabilisation
de la République Démocratique du Congo. On peut aisément conclure que
l’axe Nord-Sud, celui des bailleurs des fonds et du paternalisme, est en
train de céder la place à une relation basée sur
le transfert des technologies et la compétitivité.
Et, dans ce domaine, les Chinois sont beaucoup plus pragmatiques que
les Occidentaux. Ces derniers auraient pu garder le monopole en Afrique
s’ils avaient su privilégier, du point de vue commercial,
la solvabilité des pays concernés et la délocalisation de quelques branches professionnelles.
L’émergence de l’axe Sud-Sud
Au-delà
du complexe de Fachoda[2],
l’intérêt de la Chine pour l’Afrique est en train d’ouvrir une nouvelle
ère et d’autres perspectives dans les échanges interplanétaires au
détriment des affairistes et des barbouzes, des intérêts opaques, des
familiarités coupables et criminelles, des fraternités douteuses…
D’autant plus que, soucieux de diversifier leurs approvisionnements
énergétiques, les Chinois ont engagé une politique africaine sans
précédente. Depuis la présidence de
Hu Jintao,
plus
de 100 000 Chinois travaillent en Afrique et les échanges
sino-africains ont dépassé les 100 milliards de dollars américains[3].
Même s’il ne s’y arrête pas, la République Démocratique du Congo est très concernée par le voyage de
Xi Jinping en Afrique. Ses vastes terres inexploitées et ses minerais
[4]
intéressent au premier chef l’empire du Milieu. Mais il fallait avant
tout négocier avec la Tanzanie, qui reste la voie la plus appropriée et
la moins coûteuse, pour évacuer les ressources congolaises vers la
Chine. Ensuite il fallait s’harmoniser avec l’Afrique du Sud, dont
l’implication dans la région des Grands Lacs n’a pour finalité que la
mainmise sur les matières premières de ce géant aux pieds d’argile.
Enfin, la visite du président chinois au Congo-Brazzaville a trait à la
fois aux ressources pétrolières, au rôle du président
Denis Sassou N’Guesso
dans la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC), à
l’amélioration de la voie ferrée reliant Pointe-Noire à Brazzaville et à
la construction, sur le fleuve Congo, du pont Kinshasa-Brazzaville.
Les Chinois ont de toute évidence compris que l’axe Sud-Sud,
ce levier indispensable au développement économique et au positionnement
géostratégique, pourra leur permettre de gagner la guerre sur les plans
technologique et économique qu’ils sont en train de se livrer avec les
États-Unis. Et les Africains, dans tout cela ?
La nouvelle géopolitique
Il ne faudra surtout pas que l’Afrique soit le dindon de la farce,
dans cette guerre sournoise à laquelle se livrent sur son sol la Chine
et les États-Unis. Quand deux éléphants se battent, n’est-ce pas l’herbe
qui en pâtit ? En effet, l’offensive chinoise sur le continent africain
consiste, entre autres, à mettre les Occidentaux devant le fait
accompli et à obtenir d’eux certains avantages dans le domaine
commercial en contrepartie de quelques concessions dans l’exploitation
des richesses dont regorgent le sol et le sous-sol africains.
Les
peuples d’Afrique doivent se servirent des erreurs commises dans le
partenariat avec les Occidentaux, pour éviter de négocier à perte avec
les nouveaux venus.
Le passé étant ce qu’il est, l’Afrique doit plus que jamais prendre
conscience de ses capacités, de ce qui fait sa force pour mieux
affronter les enjeux du troisième millénaire. Ainsi les dirigeants
africains doivent-ils se dire, comme l’ont compris les successeurs de
Deng Xiaoping, que
dans
la réforme et l’ouverture sur l’extérieur, on doit faire preuve de plus
d’audace et se tenir prêts à tenter de nouvelles expériences plutôt que
de sombrer dans le solipsisme ou de cautionner ad vitam eternam l’exploitation des populations. Ils doivent profiter de la présence de la Chine sur leur continent, pour
orienter au profit de leurs peuples la géopolitique en cours.
Gaspard-Hubert Lonsi Koko
Source :
Jolpress
Notes
[1]
La visite de Xi Jinping à Vladimir Poutine tient compte non seulement
des rapports réciproques, mais surtout des intérêts partagés par les
deux géants. Nul n’ignore que, au-delà des liens économiques, la Chine
et la Russie, qui détiennent chacun un siège au Conseil de sécurité des
Nations Unies, partagent une même approche sur les grandes affaires
planétaires.
[2]
Ce complexe remonte à la fin du XIXe siècle, quand la France tenta de
devancer l’Angleterre dans la conquête du haut Nil (nom du Soudan à
cette époque) et échoua à Fachoda, ayant ainsi scellé le partage des
terres africaines entre Britanniques et Français. Frustrée d’avoir été
stoppée dans sa progression à l’Est et au Sud par l’Empire de sa
gracieuse Majesté, malgré l’entente cordiale de 1904, la France ne
saurait oublier les ressentiments qu’elle n’avait cessé d’éprouver. Une
vielle rancune de plus, diraient certains. Une question de principe au
Quai d’Orsay, prétendraient d’autres, que l’humiliation de la défaite
militaire en 1940, puis celle de la libération. Enfin, l’effondrement de
l’Empire par la décolonisation et l’effacement relatif de la France qui
s’en était suivi sur la scène internationale, où elle était devenue une
puissance moyenne de second rang, loin de son rayonnement d’antan et de
la nouvelle influence des puissances montantes comme la Chine, l’Inde,
et bien sûr les États-Unis, n’ont cessé d’entretenir.
[3] On sait que le montant des échanges est passé de 7,7 milliards d’euros en 2000 à 128 milliards d’euros en 2011.
[4]
Son sol et son sous-sol regorgent de ressources comme le cuivre, l’or,
le diamant, le niobium, l’uranium, le cobalt, l’étain, la cassitérite,
le coltan, le pétrole, le café, le cacao, les bois rares…